Dans Ubik de Philip K. Dick, le héros, Joe Chip, vit une dislocation de son monde subjectif : la réalité se dégrade, des objets du quotidien régressent dans le temps, les frontières entre le vivant et le mort deviennent floues, et l’univers semble imploser sous l’effet d’une force invisible.

Ubik Can by Connor M

La perception se dissout, laissant le héros dans un état d’incertitude absolue, à la recherche d’un sens qui s’échappe toujours.

Ne vivons-nous pas aujourd’hui une forme similaire de dislocation, mais cette fois à l’échelle du réel ? Les certitudes qui structuraient notre vision du monde s’effritent à mesure que les crises se multiplient : changements climatiques, dérèglements politiques, effondrement de la confiance en les institutions, montée des idéologies extrêmes. Comme dans Ubik, nous sommes témoins d’une régression : nos avancées technologiques cohabitent avec un retour à des discours archaïques et des modes de pensée tribaux. Le tissu même de notre réalité semble se fracturer, à mesure que les informations contradictoires et la méfiance généralisée déforment notre rapport à l’idée du vrai.

Mais à la différence de Joe Chip, nous n’avons pas Ubik, cet objet mystérieux qui, dans le roman, répare l’ordre des choses. La dislocation que nous vivons ne pourra être restaurée par une solution simple ou magique. Il nous revient de réinventer les récits collectifs qui nous permettront de recoudre ce monde en décomposition.

A moins que la quête des « fines traces » d’histoires préférées, ces moments où la réalité, même fragmentée, laisse entrevoir des alternatives porteuses de sens, nous permette, comme l’Ubik, de réparer, de reconnecter le monde à une version cohérente de lui-même. Les histoires préférées, dans la pratique narrative, pourraient permettre de réinjecter du sens dans une réalité disloquée, en mettant en lumière des moments oubliés de résistance, d’espoir ou de compétence à vivre.

Tout comme Joe Chip cherche désespérément à préserver les fragments de son monde qui échappent au néant, nous devons, par l’acte même de raconter et de réécrire nos histoires préférées, restaurer un ordre plus juste, plus vivable, et redonner à la réalité sa cohérence perdue. La narration pour échapper à la dislocation…