
J’ai revu récemment « All that Jazz », de Bob Fosse, l’un de mes films cultes dans les années 90 qui a énormément vieilli (ou alors c’est moi). Je n’y ai pas retrouvé l’espèce d’admiration masochiste que j’avais pour le personnage principal. Elle avait été remplacée par une sorte de lucidité nostalgique.
Quand j’avais trente ans, je vouais une fascination étrange à Joey Gideon, le héros autodestructeur de ce film, à la fois comédie musicale sur le thème de Broadway et réflexion intime. Cet homme, à la fois génial et pathétique, incarnait pour moi une sorte d’idéal masculin et artistique : tabagique invétéré, accro aux amphétamines, séducteur compulsif, père absent, mari défaillant, amant médiocre, mais artiste surdoué d’une exigence délirante.
Joey Gideon, c’était l’archétype du rebelle : indifférent aux règles, excessif dans tous les aspects de sa vie, vivant sur le fil du rasoir, la clope au bec, secoué de quintes de toux, manifestement au bord de l’infarctus. Il semblait ne s’intéresser qu’à lui-même, et pourtant il était aimé, profondément, par sa femme, sa fille, et sa compagne. Il poussait l’ultime transgression en mettant en scène sa propre mort dans un spectacle hallucinatoire, mélange de comédie musicale et de méditation sur la condition humaine.
Pourquoi ce personnage m’a-t-il tant fasciné ? Aujourd’hui, je ne vois plus en lui l’idéal d’homme ou d’artiste que je projetais à l’époque. Ce que je vois, c’est un petit garçon abandonné et narcissique, se cachant derrière ses cigarettes et ses excès pour fuir sa propre fragilité. Je vois un grand malade irresponsable, incapable d’affronter ses démons, et laissant derrière lui une traînée de souffrance. Je vois un homme paralysé entre une terreur absolue de la mort et une compulsion suicidaire, piégé dans une spirale de perfectionnisme qui, au lieu de l’élever, le condamne à une quête vaine et destructrice.
Alors, que dit cette fascination passée sur moi ? Était-ce simplement une preuve de ma naïveté ? Était-ce une part de moi qui, sans thérapie ni analyse, aurait pu devenir un vieux bébé désespéré, incapable de grandir ? Peut-être. Ou peut-être que Joey Gideon représentait, à trente ans, une sorte de miroir inversé : tout ce que je redoutais de devenir, mais aussi tout ce que je n’osais pas être. Rebelle, excessif, génial, libre – mais à quel prix ?
Avec le recul, je crois que cette fascination témoigne surtout de l’attrait complexe et ambivalent pour les figures extrêmes : elles nous attirent parce qu’elles incarnent une intensité de vie, une vérité brute, mais elles nous révulsent dès lors que l’on gratte le vernis pour découvrir le chaos sous-jacent. Joey Gideon, c’était l’incarnation de cet idéal tragique, celui d’un artiste brillant qui consume sa vie pour nourrir son art, quitte à brûler tout ce qu’il touche.
Aujourd’hui, j’ai de la tendresse pour celui que j’étais à trente ans, aussi bien que pour Joey Gideon. Ce sont des étapes. Peut-être que je vois plus clairement les travers et les écueils de cet idéal parce que, justement, j’ai fait le chemin de questionner ces fantasmes et ces failles. Et si j’avais une chose à dire à ce jeune homme de trente ans fasciné par Joey Gideon, ce serait : admire le génie, mais n’oublie pas que derrière les paillettes, il y a un homme en souffrance. Et tu n’as pas besoin d’être lui pour créer, ni pour exister.
Jusqu’aujourd’hui je n’avais jamais entendu parler de Joey Gideon. Cela ne m’empêche aucunement de comprendre ton propos auquel je trouve une lucidité exemplaire. Exemplaire, aussi, qu’elle se conclue par de la tendresse pour celui que tu étais alors. Bref, j’ai beaucoup aimé cette chronique !
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