
L’élection de Donald Trump à la présidence américaine a secoué bien plus que les institutions. Comment un homme, entouré d’allégations de mensonges, de machinations et de comportements machistes régressifs, a-t-il pu fédérer suffisamment de voix pour franchir les portes de la Maison-Blanche ? Ce n’est peut-être pas seulement une question de politique, mais aussi une démonstration saisissante d’un principe issu de la thérapie narrative : celui qui gagne, c’est celui qui raconte la meilleure histoire.
Trump a su construire et projeter un récit qui a capté l’imagination de millions de personnes, et un peu trop simpliste de considérer que ce sont tous des gros crétins rétrogrades. Peu importe que ce récit soit bâti sur des délires ou des contrevérités évidentes, l’important était qu’il réponde à des désirs profonds et qu’il crée une mythologie moderne où il incarnait le héros anti-establishment, et également illustrait un dispositif scénaristique très apprécié aux États-Unis, celle du come-back d’un héros seul contre tous. Dans le domaine de la thérapie narrative, on reconnaît la puissance des histoires : celles qui résonnent sont celles qui façonnent la perception du réel, des autres, et de soi-même.
Mais cette victoire n’illustre pas seulement la puissance des récits ; elle révèle aussi une fragmentation inquiétante de la réalité partagée. De plus en plus, nous vivons dans des bulles de réalité isolées, des mondes parallèles d’informations et de croyances qui se croisent à peine. Ce phénomène, analysé depuis plus de 20 ans par des penseurs comme l’urbaniste Paul Virilio dans le domaine de l’espace public, affecte autant nos espaces mentaux que nos espaces physiques. À l’image des citadins qui se croisent sans se voir, perdus dans leur bulle digitale, les électeurs évoluent dans des sphères idéologiques fermées, interagissant avec une version du monde qui ne correspond plus à celle du voisin.
Cette dissolution d’une réalité commune est plus qu’une tendance sociale ; c’est un glissement vers une société de “non-espaces” où les liens partagés se réduisent à une portion congrue. L’espace public, naguère territoire d’échanges et de discussions, devient une juxtaposition de solitudes, comme nos visions du monde qui, elles aussi, deviennent des monologues hermétiques. La thérapie narrative nous enseigne qu’il est possible de reconfigurer les récits pour construire du sens commun. Mais, pour que ce soit possible, encore faut-il que nous soyons prêts à nous écouter et à accepter que le monde de l’autre ait autant de validité que le nôtre.
Illustration : https://www.cartooningforpeace.org/editos/etats-unis-le-droit-a-lavortement-menace/